Marché Poésie 2017, États généraux#01

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Adam Zagajewski

vendredi 13 mars 2009, par Vincent Gimeno-Pons

Adam Zagajewski

Adam Zagajewski - © Danuta Wegiel (Lwów, 1945) Poète et essayiste traduit en de nombreuses langues, il est le lauréat de prix prestigieux. Auteur de la Nouvelle Vague polonaise contestataire du système communiste au pouvoir, il fut interdit de publication en Pologne dans les années 70, vécut à Paris entre 1982-2002. Il enseigne à l’université de Houston (USA) et vit à Cracovie.

Bibliographie en français

Solidarité, Solitude, Éditions Fayard, Paris 1986, traduit du polonais par Laurence Dyèvre

Coup de crayon, Éditions Fayard, Paris 1987, traduit du polonais par Laurence Dyèvre

Palissade, Marronniers. Liserons. Dieu, Éditions Fayard, Paris 1989, traduit du polonais par Maya Wodecka avec la collaboration de Claude Durand

La Trahison, Éditions Fayard, Paris 1993, traduit du polonais par Laurence Dyèvre

Mystique pour débutants, autres poèmes, Éditions Fayard, Paris 1999, traduit du polonais par Maya Wodecka et Michel Chandeigne

Dans une autre beauté, Éditions Fayard 2000 Paris, traduit du polonais par Laurence Dyèvre

La Défense de l’ardeur, Éditions Fayard 2008 Paris, traduit du polonais par Laurence Dyèvre


Autoportrait dans l’avion

Blotti comme un foetus,
Enfoncé dans mon étroit fauteuil,
J’essaie de me souvenir
De l’odeur du foin fraîchement coupé,
Quand les charrettes rentraient
En août des prés nichés dans les montagnes
Glissant sur des chemins de campagne
Et que le cocher criait comme crient toujours
les hommes quand ils paniquent

- ils criaient déjà comme ça dans l’Illiade,
Et ils ne se sont jamais tus depuis,
ni du temps des croisades,
ni plus tard, beaucoup plus tard, près de nous,
quand personne ne les écoute.

Je suis fatigué, je pense à l’irreprésentable :
Au silence qui règne
Dans la forêt, quand les oiseaux se sont endormis,
A la toute proche fin de l’été.
Je tiens ma tête entre les mains
Comme si je voulais la sauver de la destruction.
Vu de l’extérieur, je parais sans doute
Immobile, presque mort,
Résigné, digne de compassion.
Mais c’est faux – je suis libre,
Peut-être même heureux.
Oui, je tiens entre les mains
Ma lourde tête,
Mais
Et c’est là que naît justement un poème.

Traduit du polonais par Malgorzata Smorag-Goldberg


Autoportrait

Il se voit vieillir. Ses costumes sont usés. Il lit beaucoup et disparaît parfois dans ses livres comme les Indiens disparaissent dans la forêt vierge. Il se répète,
tout se répète, son bloc-notes jaune dans la poche, le grand appel de la musique.
Le soir, il s’approche de la fenêtre, sa chemise est froissée, il baille.
Sur chaque photo, il a un air un peu différent : le visage de son père s’empare de plus en plus du sien, légèrement mélancolique ; sa courte barbe blanche, comme soutiennent ses adversaires, est probablement signe de capitulation.
Ses yeux fixent l’objectif avec espoir. Vieillir.

Il aime l’eau, les rivières qui somnolent le long des plaines et le vert océan.
Quand il nage, son corps disparaît dans des courants sombres,
comme s’il s’essayait à une autre forme d’existence.
Le vent le prive de souffle, la nuit lui apporte un repos absolu
(le seul absolu, que nous puissions espérer, comme raille l’un de ses amis,
avec qui il bataille depuis de longues années).
Il est citoyen, pense à son pays meurtri,
Au jardin de l’enfance, qui n’a jamais existé.

Il voyage beaucoup – avril à Belgrade, la vérole de la dernière guerre,
Le Danube en crue se remémorant sa jeunesse insouciante en Allemagne,
Mai à Jérusalem, là aussi des traces de guerre, pourtant la ville légendaire, exhale un
Parfum de sacré, comme les magnolias exhalent le leur.
Les questions de la journaliste paraissent curieusement familières.
L’étrangeté s’accroît. La même routine : un café tôt le matin, une longue promenade après le déjeuner. Lentement, il se transforme en objet inanimé.
Les rêves le font descendre au sous-sol, l’aube l’en délivre habilement.

Mais c’est pourtant moi, toujours moi, éternellement en quête
et sans forme, c’est toujours moi, pour qui chaque matin inaugure un nouveau chapitre
encore brillant et n’arrive pas à le terminer, c’est moi
dans la rue, à la gare, c’est moi écoutant les pleurs d’un enfant, les rires des étudiants,
le sifflement d’un merle, c’est moi et l’ignorance, moi et l’incertitude, moi et le désir,
l’attente et la joie folle, moi qui ne comprend rien,
qui répond aux attaques, qui doute, qui recommence,
qui me réfugie dans la conversation, dans le désespoir, dans un essai savant,

dans le silence d’une journée d’hiver, c’est moi qui m’ennuie, qui me résigne,
malheureux, arrogant, c’est moi perdu dans des rêves
comme un garçon de douze ans, mortellement fatigué, comme un vieillard,
c’est moi dans les musées, au bord de la mer, sur la place du marché à Cracovie,
nostalgique d’un moment qui tarde à venir, qui se dérobe
comme la montagne se dérobe par une après-midi maussade, puis enfin
la lumière arrive, et soudain je sais tout, je sais que je ne suis pas elle.

Traduit par Malgorzata Smorag-Goldberg


J’ai rêvé ma ville

J’ai rêvé ma ville d’antan –
Elle parlait la langue des enfants et des laissés pour compte,
C’était une multitude de voix, qui se pressaient
Se couvraient les unes les autres, pareilles aux simples gens
Mis tout à coup en présence d’un haut fonctionnaire :
« Il n’y a pas de justice » - criait-elle – « On nous a tout
pris », se plaignait-elle à haute voix,
« Personne ne se souvient de nous, vraiment personne » ;
j’ai vu des féministes aux yeux noirs,
des nobles aux blasons oubliés
des juges portant des toges cousues dans des orties
et des pieux Juifs fatigués –
mais lentement, inexorablement
une aube grise se levait et les tribuns, palissaient
s’effaçaient, s’en retournaient docilement dans leurs casernes,
pareils aux bataillons des petits soldats de plomb,
C’est alors aussi que j’ai entendu des paroles très différentes :
« Et pourtant il y a des miracles, rares sont ceux qui croient
et pourtant les miracles existent… » Et me réveillant doucement,
pour sortir à contrecoeur de la forteresse de ce rêve,
j’ai compris, que là-bas les polémiques duraient encore,
que rien n’était encore résolu….

Traduit du polonais par Malgorzata Smorag-Goldberg


Sombre ville

Imagine une ville sombre.
Qui ne comprend rien ; où le silence règne.
Les chauves souris comme les philosophes Ioniques
En plein vol prennent des décisions soudaines,
Qui nous plongent dans le ravissement.
Une ville muette. Couverte de nuages.
On ignore encore tout.
Un violent éclair déchire la nuit.
Bien sûr le prêtre et le pope
Recouvriront bientôt la fenêtre de velours violacé
Mais, en attendant nous sortons, pour
Entendre le bruissement de la pluie
Et l’aube. L’aube qui est toujours éloquente
Toujours.

Traduit du polonais par Malgorzata Smorag-Goldberg


Maintenant que tu as perdu la mémoire

Maintenant que tu as perdu la mémoire
Et que tu ne fais que sourire, impuissant,
J’aurais voulu t’aider, car c’est bien toi jadis,
Puissant démurge, qui a ouvert les vannes de mon imagination.
Je me souviens de nos expéditions, des pelotes de nuages
Voguant bas, au-dessus de l’humide forêt, là-haut dans la montagne,
(dans cette forêt, tu connaissais chaque chemin) et aussi de cette
Journée d’été, quand nous sommes montés
En haut d’un far du bord de la Baltique
Et que nous avons regardé longuement l’infini ondoiement de la mer,
Ses coutures blanches et effilochées, comme surfilées.
Je n’oublierai jamais ce moment et je pense que toi aussi tu étais
Ému alors ; on avait l’impression de voir le monde entier,
Infini, animé d’une calme respiration, bleu, parfait,
À la fois net et flou, proche et lointain ;
Nous sentions la courbure de la planète, nous entendions les mouettes,
Qui s’amusaient à planer doucement
Dans les courants d’air chauds et froids.
Je ne puis t’aider, je n’ai qu’une mémoire.

Traduit du polonais par Malgorzata Smorag-Goldberg

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