Adam Zdrodowski

par Vincent Gimeno-Pons, 5 mai 2009

Adam Zdrodowski

Adam Zdrodowski (1979) poète et traducteur, il a publié deux ouvrages de poésie : Aventures etc. (2005) et L’Automne de Susanne (2007). Il est aussi le traducteur de Gertrude Stein, William S. Burroughs, James Schuyler, Raymond Roussel et Mark Ford vers le polonais et celui de Grzegorz Wróblewski en anglais. Il collabore avec des revues littéraires polonaises comme Literatura na Świecie, Przekrój, Odra, ou Dwukropek. Il prépare un doctorat d’anglais et vit à Varsovie.


SOUFFLE DANS LA BRUME

Sous le sapin, une petite fille trouve des patins.
Le monde entier est léger comme l’air,
Soudain quelqu’un lui offre des fleurs,
Comme dans une publicité, et passe la toux
D’hiver. Elle secoue doucement une fine poussière
de neige, ouvre la bouche et s’arrête en plein mot.

La nuit, elle a fait tourner sur sa langue des mots,
Elle a vu la lune illuminer ses patins
Et la langue ancienne devenir poussière.
Elle voulait envoyer tout ça en l’air
Et elle n’a pas rêvé. La voilà à nouveau cette toux
Comme un rappel – elle est sortie chercher des fleurs,

Parce que ça fait toujours plaisir des fleurs
À la maison. (Ce ne sont pas mes mots.)
Le rire te secoue comme la toux,
Tu comptes tes cicatrices faites par les patins.
Tu entres dans le jour comme dans l’air
rare, la brume se dissipe comme du charbon en poussière.

La ville est recouverte d’une grisâtre poussière –
Dans la lumière du matin on dirait des fleurs,
Que quelqu’un ramasse et lance en l’air
À la joie des passants, sans dire mot.
Mais le vrai plaisir maintenant c’est les patins,
Qui mieux que le sirop guérissent la toux

Et la voix enrouée. L’un ne voit plus que la toux
En rêve et l’autre à son réveil voit la poussière
Retombée. Alors on prend ses patins,
Pour dessiner sur la patinoire des fleurs –
Elles cernent la petite fille mieux que les mots,
Lancés en nuage de vapeur dans l’air.

Il est dit que souvent on inspire avidement l’air
Le matin quand enfin est passée la toux –
Son enthousiasme il l’aurait bien vu dans les mots
D’une chanson. Déjà il se saupoudrait d’une poussière
D’or et rêvait qu’on lui offrirait des fleurs,
Sans savoir qu’il ne faisait que noyer ses patins.

Alors les mots l’ont réduit en poussière,
L’air froid a enflammé la toux
Et au diable les fleurs et les patins.

Traduit par : Isabelle Jannès-Kalinowski


COMME UN TOURISTE DANS UN BAR À LAIT

J’ai cru que c’était toi, mais c’était encore moi –
En reflet, dans la vitre dégoulinante d’eau. Mon reflet
Déjà s’est montré sur tant de surfaces lisses, miroirs et eau
Et dans tant d’yeux, plus ça ferait trop.
Ça suffit, ça va maintenant, ça suffit. Alors
Amuse-toi bien, je te dis, et je te ramène
D’un pas somnolent, et toi tu me demandes encore,
Si les grillons chantent bien cet été
Et tu veux compter les grillons ou tout simplement
Demander combien il y a de grillons chez nous
Dans les prés ? – pour ne plus avoir à les compter.
Ça sert à rien ? Non. Si. Ou alors autrement, puisque
Le cœur joue du pipeau avec les nerfs, c’est pas ça ?

Comme dans un catalogue – un corps satiné
Sur du velours moelleux, mais elle est engourdie
La main coincée sous cette tête lourde et il doit bien y avoir
Des rêves, et tout ça c’est à cause d’eux, à cause d’eux :
Comme un doigt sur une carte, la langue
Sur tes dents, et les dents
Sur tes dents, le front sur un mur
Râpeux. Dans les escaliers, enfin, je reprends
Mon souffle, je reprends mes esprits. Le reste
Je te le laisse, même le début,
Qui devrait être plutôt bon,
Encore faudrait-il que ce soit
Un début. Off I go, gentle reader.

Traduit par : Isabelle Jannès-Kalinowski


PETITE BOÎTE

Je ne savais que faire du jour
et de la nuit, alors j’ai inventé
pour toi (et pour moi aussi)
une petite
boîte pour compter avant
de s’endormir : sept, sept, huit…

Traduit par : Isabelle Jannès-Kalinowski


VILLANELLE

Le pas léger, nous traversons des journées toujours plus légères :
le matin est irréel, et le soir veut se fait l’augure
de ce rêve, qui revient encore mais que l’on ne devait plus faire.

Debout sur le plateau, parmi les troncs pourris au cœur
et les fleurs, écoutons. Est-ce des fleurs le discours
qui impose ce pas léger dans ces journées toujours plus légères ?

Peut-être. Alors sans plus de ces jours s’enquérir
(cela a déjà été fait), nous allons dormir et revoir
ce rêve, qui revient une fois encore et que l’on ne devait plus faire.

Quelque chose veut s’éteindre, ailleurs brille une lumière
(c’est la lune) qui empêche de dormir. Et ces mots disent toujours
de traverser les pieds au sec les journées les plus légères,

et qu’aux banquets des soirées de la francophonie, ma chère
il faut du chic et du style ; oublier qu’un contrat court
re : du rêve, qui revient encore mais que l’on ne devait plus faire.

On marche, ni chien, ni hibou, notre ombre n’est pas claire.
On redescend la côte, sur le chemin du retour,
la tête légèrement tournée vers les journées les plus légères
dans ce rêve, qui revient encore mais que l’on ne devait plus faire.

Traduit par : Isabelle Jannès-Kalinowski


AUTOMNALISSIME

and the stars are the only ships of pleasure
Elizabeth Bishop

Et l’automne resplendit,
quand une nuée de feuilles mortes
tombe sur la cavalcade des jours minables
sans coca-cola ni chocolat.
On s’engouffre sous les draps
comme une pierre sous l’eau
et on ne se rappelle plus ses rêves le matin.
Et on ne se rappelle plus ses paroles le soir,
quand on a la tête comme une bulle
de verre en fusion, et le ressenti
comme un palimpseste et le tout
n’étant pas uniquement la somme de plusieurs
couches, comme dans
les puzzles, où
l’image prévue n’est pas
seulement la somme des pièces, il ne consiste pas
purement et simplement dans le résultat
de l’addition d’un ensemble
d’éléments, comme a dû
certainement l’écrire
un autre auteur. Tordu
comme une racine de gingembre, et exhalant
la même odeur, je sors dans la nuit de Bemowo
et dans la lumière des réverbères j’écris
quelques mots : madeleines, charlotte,
clémentines, clynamens. Après
un dîner copieux – un petit dessert,
un dessin en lettres fines
de chocolat blanc et noir
sur un nappage glacé.
Les couches de ce gâteau bizarrement
se mélangent et s’agglutinent et je ne sais pas
à quoi me raccrocher pour manger
et écrire encore, je coule avec grâce,
ou je pends hideux et laid
un rasoir à la main, puisque
même en Chine ils ont déjà
le sexe, la drogue et le rock’n’roll,
on fait quoi après, Sister Morphine ?
Et mes compagnons d’équipage, alors ? : « Ils courent
sur la berge humide. Ils sautent
tête la première, ne porte pas de scaphandre.
Ils nagent près du fond et remontent à la surface
à contrecœur. Leurs ventres sont
rouge-crabe. Ils aiment le karaoké :
Tout l’équipage est déjà fatigué
Quand finit la nuit longue et obscure
Moi, je vais aller m’excaver les yeux
Pour que dure encore cette nuit obscure.
Sieste extatique, apathique
désir. Ni comme ça, ni autrement ». C’est
l’impasse, le vent dans les yeux, le sable
dans la bouche et l’eau iodée salée
dans le nez. Dans un costume
de plongeur j’aurais l’air
d’une grenouille visqueuse, alors
j’enfile une peau et des clous, pour
ressembler à un hérisson
ou un porc-épic. Je ne sais pas
quoi mettre, pour avoir l’allure
d’un oursin. Pour l’instant, je m’enroule
dans une feuille de papier en couleur
comme la grande carte du cours
de géographie, ou encore –
pour utiliser une autre comparaison – je suis comme
un cadavre enroulé dans un tapis
et j’arrive chez toi,
je feinte capteurs et
détecteurs et je perds
ma queue. Comme un lézard,
une salamandre, une renoncule
une jonquille, like e spinning
moth just one size too large,
je perds des bouts, mon pollen, je tombe
en poussière : à trois. Also, dark
drops fell.

Traduit par : Isabelle Jannès-Kalinowski

En images

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Dernière modification : vendredi 5 mai 2009, par Vincent Gimeno-Pons
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