Dariusz Suska

par Vincent Gimeno-Pons, 5 mai 2009

Dariusz Suska

Dariusz Suska est né le 3 juin 1968 à Zlotoryja. Physicien et informaticien de formation, il a étudié aux universités de Wroclaw et Varsovie. Il est l’auteur de cinq livres de poésie. Son recueil Tous nos chers enterrés (2000) a reçu le prix de l’Association des Éditeurs polonais décerné au meilleur ouvrage poétique de 2000-2001, et il a été sélectionné pour le prix Nike. Son recueil Toute dans le sable (2004) s’est retrouvé sur la liste finale des candidats au prix Nike. Son dernier volume Terre pure est paru en février 2008. Il habite Varsovie avec son épouse Aneta, auteur entre autre d’un livre sur le bouddhisme dans le cinéma classique japonais, leur fille de huit ans, Natasza, et leur fils Leo qui a deux ans.



Et pourquoi pas, pense un peu, une résurrection des écrevisses

Et pourquoi pas, pense un peu, une résurrection des écrevisses,
des canaris, limaces, des biches affamées.
Et compte aussi qui mourra pour les libellules
si pour les libellules personne encore n’est mort.

Des vacances je me rappelle les queues dans l’eau bouillante,
à la broche au feu, et quand brillent les pins
et que la cavalerie des moustiques lance une insurrection,
donc pourquoi pas, dis un peu, une résurrection des chouettes

Il se trouve que j’ai vécu, même si ce n’est pas clair,
et sous la fumée âcre et sous la peau du froid.
Il se trouve, je l’ai lu quelque part,
que chiens et chats aussi vont à la terre. Puis rien.
extrait Du recueil Lumière (1998), traduit par Erik Veaux

Carré des nouveaux-nés : ceux qui n’eurent pas le temps

A.

Carré des nouveaux-nés : ceux qui n’eurent pas le temps
d’apprendre qu’ils vivaient (cela me stupéfie), sont morts
avant de pouvoir perdre espoir,
il fait ce jour zéro, beau temps, même si souffle

un grand vent obsédant venu de l’Est il semble
(ainsi dans les poèmes pour enfants
les feuilles craignaient le froid précoce)
si l’on pouvait assez regarder pour percer

un trou sur l’autre côté (si, mais
y aura-t-il un autre côté, peut-être après dimanche,
qui sait), après la relève papa est descendu
du bus bleu, venu ici, il s’est barricadé

en entier du monde quand ils ont enfermé mon frère
dans un petit cercueil blanc nuptial, on disait : lui le dimanche
contournait les églises, moi je pense : quand il abattait la roche
au pic et à la barre à mine, c’était lui qu’il cherchait, j’étais moi
trope petit pour tout mettre en mémoire
(la mine, ah la mine, belle comme une légende,
conduis-moi par la main donc dans la vallée sombre,
j’aurai mon ours dans l’autre main, et nous ferons

un tour, une heure de promenade au front de taille,
et nous ferons en sorte qu’ils cessent de disparaître)

extrait du recueil Tous nos chers enterrés, 2000, traduit par Erik Veaux


Fragments de l’année 2003

1.

À quoi jouer ce jour ? À sauver les crapauds
qui rampent sur la chaussée jusqu’au petit étang,
hop ! dans la pelle jaune et puis dans l’herbe
(écrasés, ils se dessèchent vite), et avec de grands cris :
apaud, papa, apaud, c’est au Royaume de Bac à Sable
qu’on vit le mieux et qu’on ne meurt pas mal,
les molosses élevés dans la rue voisine
le savaient mieux que tous (Médor, Rex et Torchon)

2.

Et pourquoi donc Torchon ? Nous lui bottions le train
son poil était râpeux, il se frottait aux crottes,
ne restait qu’avec nous, et où que nous allions
Torchon vagabondait, et même train botté
il revenait toujours (Torchon, il est au ciel depuis,
nous avons bien pleuré à son enterrement)

3.

Natasza, mets le bonnet, ou tu vas prendre froid,
car nous avons encore à courser les pigeons
(l’esprit de Torchon les porte dans sa gueule),
nous descendons le toboggan dans un berceau
de pneus de camion fixés par des ficelles
(tiens ma main, tu tombes, et c’est la mort !)

4.

Derrière, c’est la mort, et plus haut, c’est la mort,
c’est la mort montre les dents, attrape la sandale
de ses crocs roses, et nous hop ! dans le tunnel
et de l’autre côté (ils disaient à papa
qu’après la hachélème la balançoire est mieux,
et qu’on n’y tombe pas sur le grand-père à sable
qui fouille les poubelles après des boîtes
et mange les p’tits enfants, am am, et avec leurs sandales.

extrait du recueil Toute en sable, 2004, traduit par Erik Veaux


J’appelais ça une vie

J’appelais ça une vie, mais c’était pas la vie.
Dans un reste de soleil, vite, vite, payant l’essence,
J’ai vu : ce n’est pas moi. Quelque chose à ma place qui vit.
De l’herbe artificielle juteuse montaient vivants
Des bâtons organismes. Un rang de mimosas en fleurs
Défendait de son mieux le tissu blessé de la station.
Est-ce là bien une vie ? Des fleurs jaune profond
Inondées de lumière réduites dans des vitres

De véhicules en mouvement ?


- C’est comment que vous payez ? – Rien. C’est là tout ? La vie ?
Tournemains de plastique, code à frapper,
Les influences finiront des heures à tuer.
Et alors la vie autre ? Elle fut ? N’est pas ? Il se fait sombre
Toujours plus tôt, à sept heures une
Il pleut, je regarde le ciel, registre extrahumain.
Ils retenaient leur souffle, ils étaient la non-vie,
Comment donner un nom à ce qui fut. N’est pas.

Vue de voiture. Des prairie d’orties jaunes.
Un garçon transparent dans une lumière transparente
Qui chasse des bourdons comme s’ils étaient la vie.
Mais c’était pas la vie. Changé en air,
Une chose plus rare encore, chose incroyable,
Un petit être qui pataugeait. Mais il n’y avait pas de garçon.
Entre la voie de gauche et le trottoir usé
La non-vie courait pour lui dans le trèfle, et les chardons.

extrait du recueil Terre pure, 2008, traduit par Erik Veaux


Voix

La nuit dans la voiture il écoute une radio
chaude comme une peau d’orange.
Voilà que parlent des non-vivants,
chantent des non-vivants, et jouent des non-vivants.
Et quoi, les morts ont aujourd’hui besoin de nuit
pour s’introduire dans le programme,
au matin ils seront remplacés
par des hurleurs, des vivants prévisibles
toujours moins supportables.
Quand se glisse le jour,
sauvage, un chat qu’on ne peut pas dresser,
il coupe la radio, ouvre la vitre, écouter l’air.
Laissez aux morts la nuit,
n’éclairez pas les villes,
si elles disparaissent, vous-mêmes disparaîtrez.
L’air parle,
les feuilles comme depuis longtemps les âmes
abandonnent le corps des arbres.

extrait du recueil en préparation Air, 2010 (?), traduit par Erik Veaux

En images

  • Dariusz Suska
Inscrivez-vous pour recevoir gratuitement notre sélection des meilleurs articles d'Evous.

Dans la même rubrique : Les poètes polonais présents ...


Publiez votre avis, commentaire ou question

Dernière modification : vendredi 5 mai 2009, par Vincent Gimeno-Pons
Inscrivez-vous pour recevoir gratuitement une fois par semaine la sélection des meilleurs articles d'Evous.