Marché Poésie 2017, États généraux#01

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Dou, Dominique

jeudi 8 juillet 2010, par Vincent Gimeno-Pons

Comme personne

Comme personne ne vous appela jamais – Arlette Albert-Birot - je suis celle qui vous nomme comme personne :
Mère – repose-toi et je te tutoie du cœur tandis qu’en mon esprit Madame, vous fûtes ma très respectée nourrice.
Mère, repose à présent, dans ton présent toujours exact.
Compréhension faite femme, je dis ce que tu accomplis pour moi, mère de toutes les douleurs poétiques.
Un jour que j’envoyai un manuscrit à l’éditeur... Un jour, inquiète, ne voyant rien venir, je trouve votre téléphone dans l’annuaire de papier – ou plutôt celui de PAB –
Un jour, je vous appelai et vous dîtes "Envoyez-le moi". C’était Janvier.
Un mois plus tard, vous me dîtes de venir vous voir.
Deux jours plus tard, je me perds - j’arrive tremblante – vous m’ouvrez la porte et c’est comme si j’étais chez moi – vous faites le thé - et vous dites : je n’ai pas retrouvé votre manuscrit cela fait deux jours que je le cherche, il est bleu ce manuscrit je le cherche je le cherche – vous ne savez comment vous excuser. Je dis j’en ai apporté un autre je dis je retrouve toujours ce qui s’est égaré.

Nous buvons le thé, vous vous levez – les manuscrits remuent – et retournez à l’armoire aux documents, fouillant fouillant - tout à coup il émerge : "Ah ! il est blanc pas bleu ce manuscrit ! ", vous dites "Il a suffi que vous veniez pour qu’il réapparaisse ! comme c’est étrange...".
Vous êtes debout vous posez le manuscrit blanc – pas bleu – sur la grosse table de ferme, vous lisez le poème "Si possible" puis un autre puis vous dites, à voix basse pour vous-même : "Oui, ça c’est quelque chose, je vois bien" – et mon cœur bondit vers toi mère.

Et nous reparlons et parlons et parlons, tu ne me lâches pas, tu ne me lâcheras plus ; tu me regardes tu m’écoutes, trois heures durant. Tu t’étonnes que je lise beaucoup de poèmes de toutes les langues ; c’est normal je travaille, je réponds ça, c’est normal je travaille – très ignorante encore.
On doit parler d’Ungaretti à un moment donné ou alors de Pavese... vous me montrez le catalogue d’une exposition vue en Italie – des toiles miraculeuses – vous y êtes encore en Italie et dans la peinture vous y êtes aussi. Je dis j’ai appris à lire dans un livre sur les primitifs flamands ; je raconte les reproductions sous papier de soie que je soulevais d’un souffle et le tableau apparaissait sous ma petite haleine – j’avais quatre ans. Ça vous plaît cette histoire. Peut-être que c’est toi qui m’a appris à lire...
Les heures passent trois heures ont passé je dois partir il fait nuit il est tard je pars je marche, volante, dans les rues.
Le lendemain, un message de vous dit des choses fortes et belles sur mon travail - des choses qu’on ne répète pas – et puis vous parlez de la force étrange et de la concaténation – des choses qui m’échappent - et puis que c’est prêt pour la publication.

Vous avez dû alerter l’éditeur car le lendemain matin son message, relayé par vous, il ne retrouve pas le manuscrit blanc – pas bleu - il en veut un autre – ça n’attend pas, je n’attends pas votre réponse à ma question "Dois-je le lui déposer chez lui ? " – il pleut ça n’attend pas j’enfourche ma bicyclette je fonce jusqu’en haut de Paris – dans cette rue, l’une des plus longues, je découvre la maison de Geneviève de Gallais !! belle délabrée inoccupée, un jardin en friche planté de petites pousses de palmier, entourée de grilles de chantier... ma maison future ... du livre à la rue.

J’arrive devant le numéro... la porte minuscule est sale l’immeuble semble aussi abandonné – sûrement je me suis trompée – la porte est codée j’attends que quelque chose arrive ça arrive elle s’ouvre sur un couple d’amoureux j’entre je vais déposer le manuscrit dont je ne sais plus la couleur dans la boîte aux lettres c’est étroit je pousse ça rentre – je repars vers le sud je fonce sur ma bicyclette je chante à haute voix il pleut à cordes – au feu rouge je parle à haute voix je dis je ne sais plus c’est merveilleux et l’éboueur vert me sourit – je chante haut et clair quelque chose de vulgaire dans le genre Verdi je m’égare mon sens interverti de l’orientation m’envoie vers une porte de Paris au lieu de me faire redescendre vers le centre – c’est Alain-Fournier qui m’égare mais je sais pourquoi je suis là si je ne sais pas où – je chante haut et fort la pluie exulte ma joie.

J’arrive trempée. C’est la fin de la journée, un message de l’éditeur, relayé par vous, dit qu’il a retrouvé le manuscrit, que ça semble... quelque chose qu’on ne répète pas - puis un autre message de vous – non de toi, mère : "Ne bougez pas, il l’a retrouvé !" – merci merci merci – puis un autre "Ne me remerciez pas, moi aussi j’ai reçu un choc" – cela va-t-il donner quelque chose ? Quelle énergie faut-il ?
Deux jours plus tard, une lettre bleue dans ma boîte aux lettres : "Nous publions votre livre".

Au secours mère ! J’entre dans le sérail. L’au secours pour quelque chose que je ne connais pas encore.
Le lendemain, le film sur la Rose blanche : "Pourquoi risquez-vous autant pour de fausses idées ? demande l’inspecteur Mohr à Sophie Scholl – "Pour ma conscience" répond-elle. "Un esprit fort et un coeur tendre" dit Hans. C’est Maritain qui dit ça. "Vivre droit et libre même si c’est difficile" dit le père.
Puisqu’il paraît, comme me l’a écrit le grand G. trois semaines avant de mourir, que j’ai le mérite de ne pas me refuser au lyrisme, alors, mon mérite, lyrique davantage !

Au secours mère ! j’entre au Parnasse ! L’au secours mère, pour ce que je devine disparu : les allées de la place Saint Sulpice que vous n’arpenterez plus, les découvertes de manuscrits cachés, ta protection altière et chaude et long vêtue, ta joue de profil douce de poudre de riz que je baise par surprise de profil ( vous me reconnaissiez sans me voir ) – l’odeur de mère – comme l’odeur de tabac blond du mouchoir de mon père qui console de l’immense chagrin - même à quatre ans on sait ce qu’on ignore.

Nous nous revoyons à chaque lecture où je vais – vous allez partout où ça lit – je ne vais pas sous les feuilles - je préfère le silence de votre protection j’aime cette protection haute et légère où rien ne prévaut que le texte.
J’aime que tu m’aies dit un jour, où à ta demande je lisais, mes feuillets non reliés tombant sur la scène au fur et à mesure - : "Vous me faites penser à ce qu’écrit Sainte Beuve de retour d’une visite chez Hugo : le sol était jonché de feuilles et je n’osais avancer de peur d’écraser un chef d’œuvre"...
Nous avons bien ri. Correspondances faites femme.

Le 29 janvier, nous avons parlé de politique. Je vous avais envoyé un nouveau manuscrit, quelque chose de spécial et tu as dit "Je le verrais bien dans telle revue" ; je l’ai envoyé le lendemain.
Nous avons parlé de politique, généralement et poétiquement ; tu as dit que le texte sur Copenhague envoyé au grand journal, le grand journal s’en fichait. Il s’en est fichu et le texte a paru ailleurs, dans une bonne maison.
Nous avons parlé de politique – tu étais sans illusion, sur tout – moi aussi.
Je suis rentrée à pied pour repenser aux trois heures de conversation.

Quoi d’autre dans ce souvenir ? Qu’est-ce que j’oublie déjà ? Qu’est-ce qui me troue le cœur ? Qu’est-ce qui pleure là-dedans ? Qu’est-ce qui pleure et qui ne change rien de ce monde ?


Au secours mère ! J’entre au Parnasse.
L’au secours pour ce que je pressens : l’allée où vous demeurez maintenant - dans ce monde et pas un autre – je l’arpenterai à genoux sous la pluie trempée pour t’écouter encore et te parler encore – toi que je tutoie toi qui te tais toi qui sais ce que je deviens – NON – tout ciel est athée le tien le mien – tu n’en sauras rien jamais rien les jours passent déjà demeure à ta nouvelle adresse ( je suis ce que je deviens ) - en cet été gâché j’ouvre le Celan posthume – c’est le hasard - : "DU SIE WIE DU, immer" –
mais c’est moi qui te console avec cela écrit la nuit du 10 Juillet 2010 et ce n’est pas le hasard :

Pour que ce qui est écrit soit
oublié –
avec mes épaules déchargées
de ce qui encombre –
je vais ailleurs
le tenter –
et puis recommencer.

D’autres ont dit ça ?
oui –
mais j’ai soif de mieux –

Pour que ce qui est écrit soit
non oublié
sur vos épaules lourdes
d’oubli de soi –
je travaille pour vous les alourdir –


Dominique DOU – Juillet 2010