Marché Poésie 2017, États généraux#01

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Gimeno-Pons, Vincent

mardi 6 juillet 2010, par Vincent Gimeno-Pons

Ma chère Tante Arlette,

Je vous écris d’une autre page, d’un autre monde, d’un autre livre que vous emporterez.

Tout d’abord, merci pour tout.

Merci avant toute chose de m’avoir adopté au sein de votre famille, de m’avoir offert le poème et le couvert, et ce « Tante Arlette », affable, était à votre image ; je vous l’ai dit il y a peu, après votre première alerte qui n’en était, hélas, pas une. Tout habitués que nous étions à vous voir toujours si énergique et vigoureuse, le monde venait de tout changer. Je vous ai vu, ces temps-ci, serrer des dents pour continuer d’avancer, mais toujours avec le même sourire, celui que nous garderons de vous. Il fallait encore calmer vos ardeurs face à ce mal qui vous empoisonnait ; et vous, face à notre inquiétude, vous restiez désinvolte, avec toujours le même élan pour aller au labeur.

Votre labeur. Vous avez consacré votre temps, votre énergie, votre intelligence et votre pensée à défendre les autres. Don Quichotte pour la poésie, mais vous ne défendiez aucun moulin à vent, à l’écoute de tous – pour peu que la qualité y soit. Car vous ne supportiez pas la médiocrité, tout au moins celle de ceux qui se prennent pour ce qu’ils ne sont pas.

J’ai passé ces ultimes mois en votre dernière compagnie, peut-être un peu moins que jamais puisque le temps vous égrenait ses dernières poussières, ou plutôt ses dernières gouttes, avant que de rejoindre PAB, et ça je sais que vous y pensiez. Vous vouliez profiter encore des jours qu’il vous restait. Nous avons passé ensemble des heures et des heures heureusement, à élaborer ce mois de juin que vous saviez votre dernier.

Tous les jours dans votre chambre d’hôpital, on vous contait les périphéries de la veille, je sais que tout cela comptait pour vous. Jusqu’à la veille de votre opération, vous y étiez encore présente. Et vous avez attendu la clôture de la Périphérie pour nous quitter. Je n’aurais qu’un regret : ne pas avoir franchi les interdits pour vous rendre une ultime visite.

Mais je vais vous raconter dans le détail l’une d’entre elles, qui vous tenait si particulièrement à cœur au point que la veille de votre hospitalisation, vous aviez envoyé un dernier mail aux poètes qui devaient participer, pour leur en rappeler les grands principes. Et eux, sans le savoir encore, vous ont rendu ce premier grand hommage que vous méritiez tant. Je veux, bien entendu, parler de la Périphérie du 16 juin, celle, dira-t-on, des « poètes en cabanes ». Il s’est passé ce soir-là un grand miracle si l’on peut prêter à la poésie un fait de religion. Il y avait environ quatre cents artistes et poètes sur la place Saint-Sulpice ce soir-là. Ce qui aurait pu être une cacophonie s’est transformé en une fête si merveilleuse et conviviale qu’elle en aura conquis plus d’un, des artistes présents au public venu en nombre. Un tel événement, Tante Arlette, nous vous le devions avant votre départ, c’est chose faite. Mais quel désespoir m’aura traversé durant toute cette soirée de ne point vous voir dans les allées.

Et le Marché de la Poésie aussi en aura pâti : c’est la première année que j’ai passée sans vous sur cette place, si vous saviez comme vous m’avez passionnément manqué. Vous ne vouliez pas qu’on sache, quelque rumeur courait ça et là à propos de votre absence ; je vous l’avoue, je n’ai pas osé la démentir. Car depuis trois semaines, sur votre lit d’hôpital, vous luttiez, sans doute pour cesser de vivre.

Et cette présente absence, je l’ai ressentie au plus profond de moi durant l’inauguration du Marché : ce que certains prenaient pour une émotion de l’instant, c’était cet adieu que je pressentais, se dire que vous n’étiez pas là et que vous ne viendriez plus jamais. Je n’ai pu empêcher, à ce moment-là, un nœud dans ma gorge et mes yeux scintiller comme remplis de la « cent onzième goutte de poésie ». Maintenant tout le monde saura pourquoi, mais c’est à vous que je me devais de le dire.

Dans ses grands moments, comme dans les pires, le Marché de la Poésie ne vous survivra pas : il vous vivra dans chaque instant de sa préparation, dans chaque instant de ses réalisations, de celles que nous aurions imaginées ensemble, à celles que vous imaginerez pour nous.

Merci Tante Arlette, ô oui un infiniment grand merci pour cette passion que vous m’avez communiquée.
Je vous embrasse et je vous aime, mais ça, vous le saviez !

VGP