La poésie catalane, par Xavier Folch

par Vincent Gimeno-Pons, 5 novembre 2009

Les histoires littéraires retiennent deux périodes de grande splendeur de la littérature catalane : un commencement prodigieux au Moyen Âge et une brillante renaissance depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours.
Le fondateur du catalan littéraire est Raymond Lulle (comme Dante l’a été de l’italien). Lulle, le premier auteur à écrire de la philosophie en langue vulgaire, est un écrivain exceptionnel. De même, un siècle et demi plus tard, qu’Ausiàs March, « le plus grand poète lyrique européen du XVe siècle » (Costanzo Di Girolamo) et Joanot Martorell, auteur de Tirant le Blanc, le roman qui était pour Cervantès le « meilleur livre du monde ». Ce sont là les trois grandes références universelles de la culture catalane médiévale.
Après cette époque glorieuse débute une longue période – naguère appelée, fort éloquemment, « la Décadence »– où la littérature en langue catalane perd cette qualité exceptionnelle qu’elle avait connue au Moyen Âge. Le grand historien Antoni de Capmany écrit alors que « el idioma catalán se ha perdido para la república de las letras » . Mais le catalan était encore vivant, extrêmement vivant, dans la société, ce qui a favorisé son redressement dans la seconde moitié du XIXe siècle, lorsque, sous l’influence du Romantisme, est apparu un mouvement littéraire et civique baptisé la Renaixença , essentiellement à partir de l’œuvre de Verdaguer. Pier Paolo Pasolini en a rendu compte avec une grande justesse : « L’apparition d’un grand poète, Jacint Verdaguer, a redonné au dialecte presque moribond la dignité d’une grande et belle langue littéraire. Depuis lors, son développement a été constant et la langue s’est imposée, non seulement en poésie, mais aussi dans la prose littéraire et scientifique ». Après Verdaguer, les premiers poètes modernes sont Joan Maragall, Joan Alcover et Miquel Costa i Llobera, et la poésie a été, comme à l’époque médiévale, le fondement le plus solide et, quantitativement, le plus important de la grande littérature.
Le labeur linguistique admirable de Pompeu Fabra, marqué par un nouveau Dictionnaire normatif et une nouvelle grammaire, obtient un succès total et pose les bases d’une langue moderne, grâce à la collaboration d’une génération d’excellents écrivains, parmi lesquels trois poètes – Josep Carner, Carles Riba et J.V. Foix – à la hauteur des meilleurs poètes européens de leur temps. Toute l’entreprise de normalisation politique et culturelle a été stoppée et mise en veilleuse par la guerre civile espagnole et, surtout, par la victoire du général Franco, qui a assis l’une des dictatures fascistes les plus cruelles, et la plus longue en Europe. La suppression des libertés, la persécution de la langue catalane et une répression brutale et implacable ont contraint à l’exil des centaines de milliers de personnes, dont de nombreux écrivains et intellectuels. « Écrire en catalan à l’étranger – a dit Mercè Rodoreda –, c’est comme vouloir faire fleurir des fleurs au pôle Nord ». Et pourtant elle y a construit son extraordinaire œuvre narrative. Et c’est aussi pendant cette première vague d’exil que naissent deux des livres essentiels de toute la littérature catalane : Nabí, de Josep Carner, et Elegies de Bierville [Élégies de Bierville], de Carles Riba.
L’interdiction systématique de tout usage public du catalan a forcé les écrivains catalans de l’après-guerre à une sorte d’exil intérieur. On peut affirmer, rétrospectivement, qu’il s’agit d’un phénomène d’une nature et d’une ampleur assez rares dans le domaine européen. Même l’Institut d’Études Catalanes (l’académie des académies) a dû plonger dans la clandestinité, tout comme les éditions et les revues littéraires (sans parler, bien sûr, des activités politiques !). Dans un livre exceptionnel, Primera història d’Esther [Première histoire d’Esther], Salvador Espriu proclame qu’il écrit « dans une langue moribonde ». C’est là l’expression fidèle d’un sentiment partagé par de très nombreux citoyens de l’époque, celui d’appartenir à une culture et à une langue en voie d’extinction. « Finis Cataloniæ », a proclamé un intellectuel franquiste. Mais non. La Catalogne n’a pas disparu, pas plus que sa langue, ni sa poésie. « Nous avons vécu pour vous sauver les mots », devait écrire le même Espriu quelques décennies plus tard dans un poème qui a été mis en musique et converti en patrimoine populaire par le chanteur Raimon.
Espriu est celui qui a été le plus tôt reconnu par la société catalane, peut-être parce qu’il a été la voix de ceux qui n’avaient pas de voix et qu’il a su exprimer lyriquement un sentiment collectif. Il n’est pas étonnant qu’il ait mérité tant d’éloges du grand critique américain Harold Bloom.
De son vivant, Joan Vinyoli est resté dans l’ombre d’Espriu, son contemporain et ami. Mais de nos jours, vingt-cinq ans après sa mort, l’admiration pour l’œuvre de Vinyoli n’a cessé de croître chez les lecteurs des générations suivantes. C’est la raison pour laquelle nombreux sont ceux qui le considèrent maintenant comme « le grand poète du siècle ». Ainsi, l’écrivain Enric Casasses affirme que « le grand siècle de la poésie catalane… atteint son apogée avec Vinyoli » et que « depuis Ausiàs March, il n’y avait pas eu de poète aussi engagé envers “l’endroit où je nais chaque fois, là où jamais on ne touche le fond” ». Vinyoli est de ces rares poètes dont l’œuvre nous apparaît au fil du temps comme indispensable et nécessaire. « Quant à sa valeur morale, la poésie de Vinyoli est pour moi celle qui, humainement, est allée au plus profond de la chair des questions brûlantes, le qui, quoi, comment de la vie », toujours selon Casasses. Rien n’est de trop, tout est intense, le poète risque sa vie à chaque poème, à chaque vers, et se laisse parfois porter – mais sans perdre le contrôle – par l’envoûtement des mots, comme dans « Domaine magique ». Il convient de rappeler ici un célèbre passage des Cahiers de Malte Laurids Brigge, de Rilke (traduit en français par Maurice Betz) : « …des vers signifient si peu de chose quand on les a écrits jeune ! On devrait attendre… toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers… il faut avoir des souvenirs de nombreuses nuits d’amour… Il faut encore avoir été auprès de mourants, être assis auprès de morts… Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier… et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils… ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers ». Toute la vie et l’œuvre de Vinyoli semblent un accomplissement de ce texte de Rilke. Il est le point culminant, nous l’avons dit, de la poésie catalane antérieure, mais il est aussi l’amorce, ou la source, de celle qui va suivre.
Le plus radical, le plus rebelle des poètes catalans, Joan Brossa, est l’une des grandes références de l’avant-garde artistique et littéraire, avec Joan Miró, J.V. Foix et Antoni Tàpies. Sa poésie peut être hautement élaborée ou élémentairement intuitive. Comme il le disait lui-même, « Si je ne pouvais pas écrire, aux heures d’euphorie, je serais guérillero, aux heures de passivité, prestidigitateur. Être poète, c’est être les deux à la fois. »
Si Gabriel Ferrater, qui pour l’édition anglaise de ses vers a mérité un prologue de Seamus Heaney, ne figure pas ici, c’est parce que sa poésie complète a déjà été traduite en français. Mais les lecteurs de poésie ne doivent pas manquer de s’intéresser à un auteur aussi exceptionnellement cultivé et intelligent, à la voix éminemment personnelle.
Parmi les auteurs nés avant 1936, année où éclate la guerre civile espagnole, on trouvera ici également le Valencien Vicent Andrés Estellés, le Majorquin Blai Bonet et le Barcelonais Jordi Sarsanedas.
Parmi les poètes en activité, ou qui pourraient l’être (certains sont morts prématurément), les mieux représentés sont, délibérément, Narcís Comadira, Pere Gimferrer et Maria-Mercè Marçal, « la meilleure femme poète de toute l’histoire de la littérature catalane » (P. Gimferrer). Citons également Miquel Bauçà, Francesc Parcerisas, Enric Casasses, Albert Roig et Andreu Vidal, Segimon Serrallonga, Miquel Martí i Pol, Feliu Formosa, Eudald Puig, Carles Miralles, Perejaume ou, parmi les plus jeunes, Dolors Miquel, Jordi Cornudella, Jaume Subirana, Carles Torner, Arnau Pons, Núria Martínez Vernis…
Pour des lecteurs français connaissant une autre langue romane (l’espagnol, par exemple, l’italien ou le portugais), apprendre à lire des textes en catalan exigera un effort infime. Ils doivent savoir que cela en vaut la peine. Ils auront ainsi accès à l’une des littératures européennes d’excellence.

Xavier Folch i Recasens (1938) est un des éditeurs les plus prestigieux en Catalogne. Activiste culturel engagé politiquement, en 1983 il créa la maison d’édition Empúries avec Miquel Horta, Enric Folch et le cinéaste Pere Portabella, que vint rejoindre ultérieurement le grand peintre Antoni Tàpies. Elle est aujourd’hui intégrée dans le groupe éditorial Grup 62 dont Folch est devenu directeur littéraire.
On lui doit la publication de quelques uns des auteurs contemporains catalans les plus intéressants, autant poètes que romanciers, tels que Joan Vinyoli, Josep Maria Fonalleras, Albert Roig, Biel Mesquida, Miquel Bauçà...
De 2002 à 2004, en tant que directeur de l’Institut Ramon Llull, chargé de la promotion internationale de la culture catalane, il obtint grâce à la qualité de son travail, que la littérature catalane soit l’invitée à l’honneur du Salon du livre de Francfort 2007.

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Dernière modification : jeudi 5 novembre 2009, par Vincent Gimeno-Pons
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