Masson, Jean-Yves

par Vincent Gimeno-Pons, 14 juillet 2010

Message envoyé de loin, pour Arlette

Il y a si longtemps que je connaissais Arlette Albert-Birot que je ne l’aurai pas vu vieillir, et réellement elle aura eu cette grâce que la vie accorde parfois à ceux qui l’aiment aussi passionnément qu’elle l’a aimée, de garder une sorte de jeunesse inépuisable. Quatre-vingts ans, Arlette ! je n’ai pris conscience de son âge qu’au moment où j’ai aussi appris qu’elle était malade, elle si solide, si allante, si énergique. Il m’a fallu livrer à un désagréable calcul pour parvenir à croire qu’elle avait réellement atteint cet âge. Et voci que j’apprends sa mort alors que je suis loin de France, et ma tristesse est grande.
Les souvenirs sont innombrables qui me lient à elle, depuis plus de trente ans que nous nous connaissions ; elle fut la lectrice de mes premiers poèmes quand j’avais dix-sept ans, poèmes à peine montrables qu’elle accueillit avec une bienveillance mais aussi une acuité et un discernement infiniment précieux. J’avais envoyé des poèmes à la revue Création, et elle était la première lectrice véritable que je rencontrais, elle me donna le premier avis objectif, avec sa part de critique, que j’aie jamais reçu sur ce que j’écrivais. Elle m’invita à venir la voir et me reçut avec le même sérieux que si j’avais été un poète confirmé. Sa fidélité depuis ne s’est jamais démentie, son attention toujours bienveillante, sa vigilance. Même en restant des mois sans nous voir, nous ne nous sommes jamais perdus de vue, au fil des années. Elle se rappelait encore l’an dernier cette première rencontre d’un garçon de dix-sept ans pour qui la poésie était tout, et cela, au moins autant pour le bonheur de lire des poèmes qu’en raison de l’irrépressible nécessité d’en écrire. Arlette, elle, n’écrivait pas : c’était une lectrice, oui, une grande lectrice, LA lectrice passionnée des poètes, de tous les poètes, elle qui aura tant fait pour que la poésie soit lue, continue d’être lue, en ces temps si difficiles pour les poètes, et qui aura éveillé, par son enseignement boulevard Jourdan, bien d’autres jeunes lectrices (et des lecteurs, car quelques Normaliens se glissaient parmi les jeunes filles du boulevard Jourdan) à la poésie moderne.
Il y a beaucoup d’auteurs, et finalement beaucoup de poètes, ou beaucoup de gens qui aspirent à ce titre ; mais être un vrai lecteur, une vraie lectrice, l’être passionnément, complètement, accorder son attention à ce mystère toujours renouvelé de la langue qu’on appelle la poésie, et qui exige qu’on laisse de côté ses certitudes, pour se lasser bouleverser par l’inconnu, peut-être est-ce là chose bien plus rare et bien plus difficile, et somme toute la chose la plus précieuse qui soit pour la vie de l’esprit. Lire et comprendre, se laisser étonner de poème en poème, telle était sa passion toujours inassouvie ; Arlette aura servi la poésie, et l’oeuvre des poètes qu’elle aimait, au premier rang desquels son cher PAB, avec un dévouement et une passion sans pareils dans sa génération. Qui d’autre pouvait se vanter d’avoir tout lu de ce qui s’était publié en France, en fait de poésie, depuis un siècle, sans parler de ce qui s’était traduit, sans parler des études critiques, sans parler des classiques sans cesse revisités ? Que de découvertes je lui dois ! que de rencontres ! Faire se rencontrer les poètes, les amoureux de la poésie, était un don qu’elle possédait au suprême degré, avec celui de deviner les affinités électives entre les êtres, et de susciter ainsi des amitiés en poésie par son intermédiaire.
Arlette, ces quelques mots sont bien insuffisants pour vous remercier, et j’espérais que vous seriez longtemps encore l’animatrice du marché de la poésie, l’organisatrice de tant de rencontres et de lectures, la conseillère vigilante de "vos" auteurs. Je n’ai pas vu le temps passer. Vous qui n’espériez nul Paradis, que votre souvenir du moins trouve en ce monde sa juste place, tout près de celui des poètes que nous avons tant aimés et que nous aimerons toujours.
Jean-Yves Masson

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Dernière modification : mercredi 14 juillet 2010, par Vincent Gimeno-Pons
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