Marché Poésie 2017, États généraux#01

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Tomasz Rozycki

vendredi 13 mars 2009, par Vincent Gimeno-Pons

Tomasz Rozycki

Tomasz Rozycki (Opole, 1970), poète et traducteur. Il a notamment traduit Stéphane Mallarmé. Récompensé par le prix Koscielski pour son long poème « Les Douze stations ». Ses vers paraissent dans de nombreuses revues polonaises et connaissent un grand nombre de traductions.

Bibliographie en français
Kolonie/Les Colonies (édition bilingue), L’Improviste, Paris. 2006, traduit du polonais par Jacques Burko


39. Un atoll corallien

Commençant à écrire, j’ignorais tout à fait
que j’en deviendrais rapidement si riche,
que j’achèterais une île vers où voler
quinze fois par jour, que les eaux apporteraient

chaque jour des bouteilles, et que les marsouins
mangeraient dans ma main, que mes terres occuperaient
un cinquième du monde, et qu’en lieu de salaire
j’apporterais des coquillages, que le matin

je trouverais dans mon lit des pierres précieuses
et ce serait normal. J’aurais des trous aux poches
et je m’assiérais avec vous tous à table
comme d’habitude, cependant que mes femmes,

mes enfants, mes animaux, mes terres devant moi
danseraient dans les airs, s’élevant, retombant.

juin 2004. Traduit par : Jacques Burko


17. Marchandise humaine

Commençant à écrire, j’ignorais encore
que toute parole naïve, seule, abandonnée
sur la feuille de papier, pour sa défense prendrait
tout ce qu’elle pourrait porter ; qu’elle allait se couvrir

lentement de lumière, de viande, d’écorce, prenant la chair
des femmes et des bêtes, de la terre, des choses salées
et des affaires des ténèbres, qu’enfin elle prendrait
sur elle le papier, les maisons, les rues et le chaos

de tous les étages du cosmos, qu’elle appellerait à l’aide
le ciel et une motte d’enfer et que la nuit elle allait
s’agiter et gémir, mordre et piétiner
à travers tous nos lits, immense et sauvage,

immense et sauvage enfant. Qui de sa langue noire
devra goûter le sang de quelqu’un chaque nuit.

nov. 2003. Traduit par : Jacques Burko


20. Seizain de rasage

Tiens c’est le printemps ? Soleil au petit déjeuner.
La vie lentement recolle tous ses morceaux
et c’est quand on se rase qu’on voit ressortir
ce visage, toujours le même. Coupures, croûtes, bobos,
mais en entier. Alors, on pourra toujours dire :
il ne se recollera pas, il suffit
du souffle d’une morte pour avoir le matin
une griffure qui le soir retombe en milliers

de ravins profonds, ou d’obscurs vallons,
du fond desquels, le néant s’épanche la nuit.
Rien que ce cri d’enfant suffirait à lui seul
pour tout faire éclater. Mais dans le miroir
cette image augure le renouveau. Derrière
la mousse, l’eau de toilette, on devine le dibbouk ;
et il enfile son plus beau costard noir,
et cire ses chaussures pour aller danser ce soir.

Traduit par : Isabelle Jannès-Kalinowski


Seizains du Léman
30.

Il va à travers champs, moineaux, tournesols,
et tout ensemble chante et siffle pour lui.
Les montagnes derrière lui, dans une langue énorme,
qui n’existe pas. Et il voit scintiller
au loin la Jungfrau au soutien-gorge défait.
Komm tsu mi, mon p’tit gars. Mais évidemment
il a mal aux pieds, ça le gêne pour marcher,
encore ses origines. Ou peut-être des cailloux ?

Pourtant c’est un roi, mais il est en exil
et il fait des misères à sa Lebensform
dans un cahier, dans son sac noir. Une banane
et un livre d’où sortent, avec des voix d’enfants
détraqués, les cris des morts. Voilà, il lambine
dans les forêts, les champs, les prés de son patelin.
En gros – c’est le délire. Oh, comme c’est bon
d’entrer dans le lac et de tout oublier.

Traduit par : Isabelle Jannès-Kalinowski


Seizains du Léman
31.


Simplon – c’est le nom d’un bateau à vapeur
et voilà que ça tonne, ça tangue et hoquette.
La langue du glacier tressaille et par hasard
décline son prénom, et vérifie ensuite
si c’est Thor ou Martel. Tourbillon. Mais pour lui
pas de hasard, et depuis longtemps déjà
tout était prévu, la tempête et le lac,
les montagnes. Les vagues attendaient quelqu’un

en blouson gris, en train de faire des photos
avec son portable. Et tout seul sur le pont,
plus Martel que Thor, complètement trempé
il marmonne quelque chose au lac. Qu’il s’amène
,
qu’est-ce qu’il craint ? Qu’à l’intérieur du navire
ça souffle, les chaudières tournent, et dans le cambouis
s’agitent des gens tout noirs ? Il l’a déjà fait
ce rêve : retourne-toi, et tu es foudroyé.

Traduit par : Isabelle Jannès-Kalinowski


Seizains du Léman
32.

Quand est-ce qu’elle s’est allumée cette machine
qui tournicote dans sa tête toutes les nuits
et qui l’empêche de dormir ? Il sort du pieu,
soupire, fait des allers-retours aux toilettes
il traîne, ça n’en finit pas. Ni cachet,
ni verveine, rien, ça ne veut pas s’éteindre
cette friture à l’intérieur, ni même un bon
juron. Ça le bouffe, un truc le bouffe, c’est sûr.

C’est le Zeitgeist qui l’a eu ? C’est sa jeunesse
qui l’a eu. Il gigote comme une puce ; au sol
allongé nu, il dispose ses membres
pour former des lettres. Il écrit à quelqu’un
qui sait lire dans le noir, dans son sommeil
qu’il fasse ce rêve d’avant : il va à l’école
et s’endort, mais reste debout. Et qu’en rêve
on lui ôte un de ces cœurs qui hurlent à tout va.

Traduit par : Isabelle Jannès-Kalinowski


Seizains du Léman
33.


Crépuscule, vite, tu n’as qu’à trouver la lune,
pour qu’elle parsème les paupières, les vignes,
sur le village une bruine somnolente tombe
comme si tu avais ouvert le sac du type
sur son traîneau à la télé. Les Fêtes,
encore avant, les étoiles. De la colline
on voit le lac tout entier, d’un bout à l’autre,
de l’Est à l’Ouest. La vie, aussi est de forme

arrondie, bon et puis à un certain âge
on voit enfin ce qu’on a fait – tout ce bout
de chemin derrière et ce qui nous attend
dans la descente. X surprises, gratis.
On sait qu’on n’a pas pris les bonnes chaussures.
Mais on ne restera pas longtemps ici,
on n’ira pas plus haut. La vallée s’embrume,
et aujourd’hui exprès pour toi les chiens hurlent.

Traduit par : Isabelle Jannès-Kalinowski

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