Comnène, Cyrille

par Vincent Gimeno-Pons, 4 février 2014

a vécu 14 ans en Allemagne (Hambourg, Munich). En 2007 et 2008, il a été le chroniqueur de FRAME (revue allemande d´art contemporain) et critique d´art au ST/A/R (revue autrichienne d´art contemporain), Swinging space (publication en langue allemande d’une série de textes performatifs) ; Le Livre d’O (roman à paraître).
Vit depuis octobre 2008 à Paris.


L’Argo

« J’aurais détesté qu’il écrivît. »
« Qui ? Il est qui lui ?! »
« Celui que j’aimerai. »

Sur cette plage hellène, mon corps est au bord de l’eau – ce corps que l’on m’a toujours donné sans parole pour que l’homme puisse assurer le temps de sa jouissance. Écoulement de l´encre dans les corps de la lettre désirés.

L´eau de l´air – le verbe se dissout dans son vers. Rongé jusqu´aux os, il ne rêve que de son eau. La voyelle – souffle – donne au mot corps, illusion de l´essence, perte des sens ; le mot rêve alors la vie et y trouve sa mort. Terre tracée – dégorger la plume despote du cygne et rêver sa parole – l´air de l´eau.

Qui tombe parterre est en l’air.

Sous ma robe, je sens les artères pulser, cratère terre-à-terre. Je n’ai plus de corps, je n’en ai jamais eu, il m’a été dérobé le jour où ils m’ont offert une robe, pour me dévêtir, pour que je travaille dans une sex-shop.

Linceul – robe dérobée.
Mare – mer réduite à une flaque, larme d’un rire flasque.

Les héros changent mais jamais les langes de leurs louanges.
J’en ai vu passer tellement, de héros, sur l’Argo toujours la même galère, toujours la même figure de proue – souche de l’arbre prophétique. Et go. Une figure de proue échouée dans un désert de sable. Un bateau qui prend le sable, la mer Égée au loin.

Sur cette plage hellène, après avoir longtemps observé une jeune femme filiforme, je m’endors sous le soleil. L’air qui m’enveloppe se fait plus frais et me sort de ma torpeur. J’ouvre les yeux – plongée dans l’ombre de cette femme debout devant moi.
Je souris. Dans ce contre jour, les contours de son visage disparaissent dans une uniformité de jais. Elle parle sans remuer ses lèvres nues.

En regardant de nouveau mes dessins tracés sur la plage, à la frontière entre la mer et l’eau, je pense
Elle est d’une blancheur extrême, si ce n’est le reflet de l’absence - de son corps.
Maigreur extrême, non minceur, car l’articulation du genou ne ressort pas outrageusement. Sans renflement. Et pourtant le buste, souple et reptile, se balance « sur une double base tigée – phantasmes retors des émancipations désirées, ressorts d’une domination rassurée ». Elle s’assit à mes côtés. Elle me parle de l’épave du bout de la plage. Sans aucune raison, un frisson fraye le long de mon dos. J’étais ici et pourtant je ne me sentais pas à ma place. Désorienté, je me sens esclave de ma sécurité désirée. Chien errant. Des larmes coulent. Je suis une épave.

Tombée – enceinte – tel Perceval devant l’unique goutte de sang sur la neige, le goût acide de la terre aux lèvres, je ne veux pas être un ventre où il y aurait quelque chose à cueillir, une féminité de la fécondité, je veux toucher l’os.

Je ne sais plus l’âge que j’ai, car l’âge n’a plus d’importance. Mes cellules souches, clonées, ont régénéré je ne sais combien de fois déjà mes organes, mes fibres musculaires, mes tissus osseux. Mon corps est jeune, mais ma mémoire n’est plus malléable – une calcification du désir. Un monument à la gloire du désir sacrifié. Séduire mes dires. Un mot nu ment à la mémoire. Je me rappelle avoir lu, il y a quelques centaines d’années, une nouvelle du Livre de sable, juste avant que la recherche sur le clonage n’ait réduit la mort à un choix.

« Ce qui lui manquait, c’était surtout le désir de séduire. »
« Qui ? »
« Celui qui écrit, celui que je n’ai pas aimé »
« Pourquoi ? »

En images

  • Cyrille Zola-Place
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Dernière modification : lundi 4 février 2014, par Vincent Gimeno-Pons
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